[Entretien Aude Jacquet Patry - Jacquet SA] Pour diminuer les kilomètres parcourus par nos véhicules, nous avons aussi modifié notre manière de travailler

  • par Rédaction
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  • 2020-11-16 15:20:49
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  • Genie.ch
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Aude Jacquet Patry dirige l’entreprise familiale du même nom, créée il y a plus de 110 ans. Spécialisée notamment dans les jardins, les terrains de sport, les places de jeux et les aménagements urbains, Jacquet SA emploie quelque 200 personnes et place la durabilité au cœur de son action.

-Comment évolue votre activité en matière d’aménagement et de valorisation paysagiste ?

-Aude Jacquet Patry. Les aménagements extérieurs gagnent en importance. Cette tendance, déjà bien présente avant le Covid, a été accentuée par ce dernier. Elle s’explique par le fait que les gens cherchent des aménagements de qualité, ces derniers permettant de recréer des lieux de vie où les personnes se rencontrent et se parlent.

De tels aménagements ont donc un rôle à jouer et les collectivités publiques s’en rendent compte, car tout le monde se pose la question de comment mieux vivre demain.

Nous constatons également une forte demande pour l’entretien de nos aménagements, autant de la part des clients privés que des collectivités. Cette augmentation s’explique probablement par le fait que nos clients sont plus occupés à d’autres tâches et que l’évolution du climat rend le suivi des plantes plus complexe. Nous découvrons régulièrement des nouvelles maladies et des parasites exotiques, dès lors les gens préfèrent confier cette tâche à un professionnel.

A noter qu’entretenir ses plantes ou ses terrains de sports (domaine dans lequel nous sommes aussi très actifs) répond aux mêmes motivations observées dans d’autres secteurs: on cherche à préserver le bien dans lequel on a investi afin qu’il soit le plus durable possible.

-Intégrez-vous une réflexion particulière sur la préservation des ressources et la biodiversité ?

-A.J.P. Oui, dans toutes nos activités. Nous sensibilisons et formons d’ailleurs nos équipes à ces aspects.

Au niveau de l’eau, nous avons une gestion stricte, afin d’optimiser notre consommation au quotidien : pour l’arrosage, nous installons des pluviomètres, ce qui nous permet de doser précisément nos besoins, ou nous utilisons des tuyaux de goutte à goutte, ce qui et évite la déperdition d’eau. Nous avons par ailleurs un bassin de rétention dans nos pépinières, qui permet de récupérer l’eau de pluie pour l’arrosage.

En ce qui concerne la biodiversité, nous plantons des fleurs mellifères et des espèces de préférence locales. Cela dit, il ne faut pas se limiter à celles-ci. En effet, nos arbres traditionnels, tels les hêtres, érables, chênes, tilleuls, etc., sont en train de souffrir énormément, car ils supportent mal l’évolution climatique. C’est ainsi que nous avons replanté plus de 3'500 m2 de culture de plantes d’avenir, dans nos pépinières. Cela fait quelques années que nous réfléchissons à de nouvelles variétés et plantes du sud qui commencent à s’adapter chez nous. La biodiversité est aussi en train de changer.

Nous proposons toujours plus de potagers bio et notre pépinière est en reconversion Le Bourgeon bio. Dans le cadre de nos entretiens ou de nos réalisations, nous mettons de moins en moins de produits chimiques. Nous avons toutefois besoin de l’adhésion de nos clients qui doivent être d’accord avec de tels choix, car il faut avouer que le bio reste un peu moins efficace. Même si parfois, nous arrivons à trouver des traitements bio qui fonctionnent extrêmement bien, à l’image de celui contre la pyrale du buis, qui nous permet de replanter cet arbuste très apprécié.

-De quelle manière appliquez-vous les principes de l’économie circulaire ?

-A.J.P. Tous nos déchets verts sont valorisés. Ainsi, si nous devons effectuer des tailles chez nos clients, nous prenons un broyeur afin de débiter les branches très finement et de les laisser sur place pour en faire de l’engrais : lorsque ces copeaux se décomposent, ils permettent une régénération des sols. Cela permet ainsi de diminuer nos transports et de transformer nos déchets verts en ressource.

A plus grande échelle, nous avons également investi dans une importante déchiqueteuse, unique en Suisse, que nous déplaçons sur les chantiers romands. Cela nous permet de broyer directement sur place et de réutiliser immédiatement une partie des déchets verts broyés sous forme de copeaux ou de BRF (Bois raméal fragmenté). Nous ramenons le reste pour en faire du compost, qui sera utilisé dans nos jardins ou pour les potagers en permaculture. Notre compost (4000 mètres cubes par an) a récemment été certifié par FiBL comme un intrant pour l’agriculture biologique. De très bonne qualité, il comporte très peu de microplastiques, car nous avons investi dans un tamis plus fin et avons engagé une personne pour trier les plastiques en amont. Il y a en effet malheureusement encore beaucoup d’apports plastiques dans les déchets verts, c’est un vrai problème et défi. Nous faisons d’ailleurs régulièrement des démonstrations dans les communes pour sensibiliser les habitants et montrer ce qu’on y trouve : tuyaux d’arrosage, sacs, sachets, etc.

Nos déchets de bois sont eux utilisés pour chauffer nos locaux.

Nous entreprenons ainsi de nombreuses actions de valorisation ou d’économie circulaire, qui nécessitent au préalable beaucoup d’investissements.

-Recourez-vous aussi à du béton recyclé ?

- A.J.P. Nous favorisons le béton recyclé dans nos activités, de même que les enrobés et les graves recyclés (ndlr : mélange de cailloux, de graviers et de sable utilisé dans la construction de chaussées et la confection du béton). Nous avons augmenté leur part de 20% ces deux dernières années. Il faut par contre savoir que c’est compliqué de travailler avec du recyclé, car on ne contrôle pas sa provenance et on n’a pas assez d’informations concernant sa résistance, et il est souvent trop irrégulier. Nous l’utilisons donc pour des ouvrages de peu d’importance, par exemple pour les bases bétons nécessaires à la tenue des bordures. Nos équipes y recourent quand elles le peuvent, mais nous avons probablement atteint un seuil dans son utilisation. En l’état : les fournisseurs de béton ont encore du travail à faire pour encourager le recyclé.

-Une des problématiques des entreprises en matière d’environnement est celle de la gestion de leurs transports professionnels. Comment cette thématique se traduit-elle chez vous ?

- A.J.P. Nous avons mis en place un plan de mobilité professionnel et non professionnel, et sensibilisons nos collaborateurs à cette problématique. Au niveau professionnel, les GPS permettent de mieux gérer nos trajets. Nous investissons dans des véhicules moins polluants (y compris les engins de chantier, et évoluons vers nos premières pelles mécaniques électriques), analysons nos kilomètres pour les optimiser, regroupons les transports autant que possible, etc. Nous réfléchissons aussi à notre manière de travailler et à notre méthodologie afin de les changer si nécessaire. Ainsi, en ayant modifié nos habitudes et en broyant désormais sur place les branchages, nous diminuons nos transports. Enfin, nous projetons une alimentation durable de nos véhicules, sur nos différents sites.

Cela dit, j’aimerais pouvoir faire encore mieux, mais c’est compliqué, car nous ne sommes pas acteurs à 100% de nos transports : notre métier consiste à aménager des espaces dans le Grand Genève et pour ce faire, il est indispensable de s’y rendre. Nous avons donc de nombreux véhicules et dépendons des chantiers que nous devons desservir.

-Il y a quelques années, vous avez fait calculer votre bilan carbone qui s’est révélé « positif ». Pouvez-vous expliquer les principaux postes de CO2 généré, évité et séquestré ?

- A.J.P.

Pour être concret et savoir quels axes nous devions développer pour nous améliorer en termes de développement durable, il fallait une photo de la situation, raison pour laquelle nous avons fait calculer notre bilan carbone.

C’était en 2012, et nous avions suivi la méthode ADEME, l’une des seules existant à l’époque. C’était très intéressant, car cela nous a montré qu’une partie des émissions carbone pouvait être évitée grâce au recyclage et à l’énergie générée par la biomasse.

De par notre activité, une partie de carbone est séquestrée grâce aux arbres plantés chez nos clients et ceux dans notre pépinière. Restait le troisième axe sur lequel nous devions travailler : celui du CO2 généré, provenant en particulier du béton et des transports, dépendant donc des chantiers. C’est la raison pour laquelle nous prenons les mesures décrites précédemment concernant ces deux aspects.

-Est-ce que vous recommanderiez à d’autres entreprises de réaliser un bilan carbone ?

- A.J.P. C’est un outil de départ et une démarche très intéressante si l’on veut se poser des questions et savoir comment s’améliorer. Un tel bilan nous a permis de voir d’où provenaient les problèmes. Mais il faut être conscient qu’il exige un énorme travail.

-Qu’est-ce qui vous a motivé à prendre cette voie environnementale ?

- A.J.P. J’ai poursuivi la voie de mon père, qui s’est mis à faire il y a plus de trente ans de la culture raisonnée (ndlr : en prenant en compte l’environnement, notamment en limitant la quantité d’intrants) et qui a été le premier à installer des toits végétalisés à Genève. Et aujourd’hui, avec les enjeux liés à la planète, ce serait un non-sens de ne pas se préoccuper de ces questions. Nous continuons donc dans cette direction et effectuons des recherches en permanence pour améliorer nos produits. C’est ainsi que tous nos terrains de jeux sont développés avec des revêtements perméables, qui laissent pénétrer l’eau de pluie et ainsi évitent de surcharger les canalisations et cours d’eaux.

-Votre entreprise est également active dans les terrains de sports et les places de jeux. Vous venez de faire analyser vos revêtements pour comprendre s’ils contribuaient aux îlots de chaleur. Que révèlent les résultats de cette étude ?

- A.J.P. Depuis 30 ans, nous créons des places de jeu et depuis plus de 100 ans des revêtements sportifs. Nous avons donc réalisé des centaines de milliers de mètres carrés. Nous réfléchissons à la manière d’avoir une plus grande mixité sociale, ludique et sportive, ce qui implique un mélange de types de terrains et de revêtements. Nous avons ainsi créé dans le canton deux places de jeux pour petits enfants jouxtant des aménagements de remise en forme pour les aînés, et y avons rajouté des terrains plus sportifs (multisport, tennis, padel), puis avons passablement arboré ces espaces, véritables lieux de vie où se côtoient diverses générations. Ainsi, les parents peuvent s’installer à côté de la place de jeux et être à l’ombre. Ce concept de diversité en milieu urbain fonctionne très bien.

Cet été, nous les avons fait analyser par l’HEPIA (la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève). Il n’y a pas de miracle, le fait d’avoir de l’ombre végétale est importante pour éviter que les revêtements ne chauffent trop. Ces espaces de vie permettant de regrouper diverses populations et de les faire bouger sont très intéressants, mais la végétalisation est indispensable pour créer de la fraîcheur et donc lutter contre les îlots de chaleur.

Dans toutes nos activités, nous essayons continuellement de nous améliorer. C’est la raison pour laquelle nous proposons également des revêtements perméables pour remplacer les enrobés, en particulier pour les zones piétonnes. Ces revêtements diminuent l’effet ilot de chaleur et réintègrent naturellement l’eau dans les sols. C’est dans notre ADN de trouver de nouvelles techniques et de meilleurs matériaux, d’autant que nos ouvriers sont expérimentés et possèdent un savoir-faire de plusieurs générations. Dans le même esprit, nous avons développé un nouveau revêtement perméable pour les chemins et les places de nos créations.

-Quelle est l’adhésion aux valeurs environnementales de la part de vos collaboratrices et collaborateurs ?

- A.J. Les jeunes générations sont plus sensibles au développement durable, tandis que les anciennes s’occupent davantage de transmettre les valeurs de l’entreprise et les savoir-faire. Cette mixité des âges et des approches nous permet d’avancer en conciliant innovation et tradition.

 

Pour en savoir plus sur Jacquet SA cliquez ici

Entretien et rédaction réalisés par Aline Yazgi pour l'équipe Genie.ch (publication le 16.11.20)

 

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