[Entretien - Elena Sikias et James Schutz - Safe Host] Quand les rejets thermiques des uns chauffent les autres

  • par Rédaction
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  • 2019-12-13 14:39:26
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  • Genie.ch
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Le chauffage à distance de la zone industrielle de Plan-les-Ouates (CADZIPLO) est un bon exemple de synergie industrielle en matière d’énergie. Les rejets thermiques du data center Safe Host permettent en effet de chauffer des entreprises voisines. Deux cadres de l’hébergeur informatique décortiquent ce qu’il y a derrière les tuyaux.

En matière énergétique aussi, le déchet peut devenir une matière première. Exemple concret : l’entreprise genevoise Safe Host, qui fournit des services d’hébergement informatique, doit refroidir en continu ses installations pour garantir le parfait fonctionnement des serveurs que ses clients lui ont confiés. Mais ce refroidissement crée de la chaleur qui doit être évacuée. Plutôt que cette dernière parte simplement à l’extérieur et soit ainsi perdue, elle sert depuis quelques années à chauffer diverses entreprises alentours, dont l’horloger Vacheron Constantin.

Cette récupération des rejets thermiques à basse température issus du refroidissement du data center a constitué la première étape de CADZIPLO*. Son fonctionnement ? Schématiquement dit, la centrale de production de chaleur collecte les rejets thermiques puis les redistribue à l’aide d’eau circulant dans des tuyaux. A terme, d’autres sociétés de Plan-les-Ouates dont les activités dégagent de la chaleur rejoindront ce système de chauffage à distance dont le réseau de distribution sera étendu pour chauffer le futur quartier d’habitation des Cherpines.

Mais comment tout cela fonctionne concrètement pour les entreprises fournissant de la chaleur ? Explications avec Elena Sikias, HR & Marketing Project Coordinator, et James Schutz, responsable infrastructures de Safe Host, une société de quelque 50 personnes, dont une quarantaine dans son siège de Plan-les-Ouates.

Comment votre société est-elle arrivée dans ce projet de chauffage à distance ?

Le projet remonte à une dizaine d’années. Nous avions été approchés, car en tant que data center, nous devons refroidir nos installations en continu, ce qui nécessite de l’énergie et crée de la chaleur. Il s’agissait de voir comment récupérer cette dernière pour répondre aux besoins de chauffage des entreprises alentours. C’est ainsi que CADZIPLO a fait construire plus de 2,5 kilomètres de conduites sous les routes qui passent devant les bâtiments, puis a raccordé il y a deux ans une conduite sur l’une de nos trois productions de froid, en ajoutant des pompes et un échangeur sur nos installations. Le chaud est ensuite transporté sous forme liquide jusqu’à la centrale de CADZIPLO qui se trouve à quelques centaines de mètres de chez nous, dans le bâtiment Skylab.

Que fait CADZIPLO* de la chaleur que vous leur fournissez ?

La société CADZIPLO la redistribue dans différents bâtiments. C’est elle qui revend l’énergie aux autres entreprises, avec lesquelles nous n’avons aucun lien. Et c’est également elle qui a financé les travaux de raccordement.

Est-ce que vos autres productions de froid vont être raccordées ?

La difficulté provient du fait que nos installations datent du début des années 2000, époque où la récupération de chaleur n’était pas une thématique. Elles n’avaient donc pas été prévues pour être raccordées, et comme nous ne pouvons pas arrêter de refroidir les serveurs, notre production de froid fonctionne 24 heures sur 24, raison pour laquelle nous avions choisi l’installation la plus facile à raccorder. Mais CADZIPLO est venu récemment pour voir s’il était possible de récupérer la chaleur sur les autres installations.

Pour une entreprise, est-ce compliqué de se faire raccorder à une telle solution ?

L’idéal est d’y penser lors de la conception-même du bâtiment, cela permet de prévoir une vanne en vue d’un raccordement potentiel.

 C’est ce que nous avons fait avec notre centre d’hébergement informatique de Gland, pour le jour où la région aura besoin d’une telle solution, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Sinon, le degré de difficulté dépend du type d’installations et du domaine d’activité. En principe, c’est relativement facile pour une entreprise qui n’a pas la contrainte de devoir assurer une production en continu. En outre, l’installation ne prend pas beaucoup de place : environ 1 mètre sur 1,5 mètre. C’est donc peu invasif. 

Et en termes de coûts ?

Pour l’entreprise, l’investissement est faible : il suffit d’un échangeur et d’une pompe. En revanche, pour une société comme CADZIPLO, cela coûte de l’argent : étude faisabilité, travaux pour amener cette chaleur à une centrale, ce qui nécessite de faire des tranchées dans les routes pour y mettre des tuyaux. L’entreprise qui fournit la chaleur a donc le rôle le moins compliqué, mais doit être sûre que quelqu’un est prêt à financer toutes les infrastructures nécessaires au chauffage à distance. A Genève, nous avons de la chance d’avoir SIG, qui est l’un des actionnaires de CADZIPLO.

Est-ce que le volume d’énergie que vous fournissez à CADZIPLO est constant ?

La quantité de chaleur que nous produisons est constante, mais la température peut changer. En effet, en fonction de la température extérieure, les degrés peuvent varier : plus il fait chaud, plus nous devons refroidir, donc plus les degrés des rejets thermiques seront élevés. L’écart varie entre 20 et 40 degrés. Si nous ne produisons pas assez de chaleur, la centrale de production de CADZIPLO a des pompes à chaleur qui peuvent faire l’appoint.

A Genève, les data center et les sociétés qui ont de nombreux serveurs informatiques, telles les banques, doivent depuis quelques années récupérer leurs rejets thermiques. Mais est-ce que vous conseilleriez une telle solution pour une petite entreprises ?

Toute récupération est bonne à prendre et pour une entreprise le coût n’est pas élevé, pour autant que la zone soit raccordée à un système de chauffage à distance. Sinon, cela n’a pas de sens.

Safe Host a réalisé fin 2014 un audit énergétique pour lister les actions à mettre en place afin d’améliorer votre impact environnemental. Quelles étaient les principales recommandations ?

Il y avait différents types de recommandations. Si l’on prend les salles hébergeant les systèmes informatiques des clients, certaines bonnes pratiques permettent de limiter l’impact énergétique, tel le confinement d’allées froides qui consiste à refroidir uniquement les endroits nécessaires. L’endroit où l’on place ses équipements n’est pas non plus anodin. Il s’agit également de sensibiliser nos clients pour qu’ils soient conscients de ces thématiques, car nous leur louons l’espace et c’est à eux de l’emménager, sauf s’ils décident de nous déléguer l’installation de leurs serveurs.

Parmi les autres recommandations, certaines concernaient l’infrastructure. C’est ainsi que nous avons changé toute notre gamme d’onduleurs pour en installer des neufs, avec de meilleurs rendements énergétiques.

On dit que les salles abritant les serveurs sont souvent trop refroidies et que quelques degrés de plus ne péjoreraient pas le fonctionnement des machines tout en permettant d’avoir un impact réduit sur l’environnement…

Il est vrai qu’il est parfois possible de monter jusqu’à 26 degrés, mais comme auparavant on disait qu’il fallait 21 degrés au maximum, bien des gens n’osent pas le faire. Cela dit, au-delà des habitudes, il faut bien étudier ses installations pour être sûr qu’une hausse de température constitue une bonne solution. Nous avons fait de nombreux exercices, qui montrent que l’on peut élever la température, mais peu, sinon le refroidisseur risque d’avoir un moins bon rendement, et va devoir utiliser plus d’électricité pour tourner. Il faut donc bien analyser la situation.

Est-ce que vous conseillez à toutes les entreprises de faire un audit énergétique ?

Oui, c’est bien de commencer par un audit, car cela permet de se poser des questions sur de nombreux points. Mais le responsable infrastructure ne devrait pas s’arrêter là et s’interroger notamment sur les changements d’appareils demandés. Avant de choisir de nouvelles machines, il, devrait les tester pour voir si elles ont vraiment le rendement annoncé, car c’est un peu comme une voiture : sur catalogue, elle consomme tant de litres aux 100 kilomètres, mais dans la réalité, on n’y arrive jamais, car ce ne sont pas les mêmes conditions.

Vous avez évoqué précédemment votre nouveau data center de Gland. Outre le fait que vous avez prévu vos installations pour un éventuel raccordement à un chauffage à distance, quelles autres mesures avez-vous prises en matière énergétique ?

A Gland, pour refroidir notre data center, nous commençons par utiliser l’eau de pluie récoltée dans l’équivalent de quatre piscines olympiques à côté de notre bâtiment, puis recourons à l’eau du lac. Nous utilisons un groupe froid seulement quand ces deux solutions ne suffisent pas. Quant à nos serveurs, ils sont refroidis via un système d’aéro-refroidisseurs adiabatiques : des ventilateurs font passer de l’air à travers des filtres mouillés.

 

*Ce qu’est CADZIPLO

La société CADZIPLO a été constituée en 2014 par quatre actionnaires (Induni & Cie, Services Industriels de Genève – SIG, Energy8 et Alpiq Intec) dans le but de concrétiser le projet du même nom, mais aussi pour développer à terme des sites de valorisation de rejets thermiques. Sa création avait marqué l’aboutissement de plusieurs années de démarches autour des pratiques de l’écologie industrielle à Genève (projet Ecosite).

Safe Host est membre de Genie.ch

Entretien et rédaction réalisés par Aline Yazgi pour l'équipe Genie.ch


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