[Intw] Séquestration du CO2, résilience: l’agriculture genevoise lance Résulterre

[Intw] Séquestration du CO2, résilience: l’agriculture genevoise lance Résulterre

Un levier de transformation du modèle actuel vers une logique plus régénératrice: comment l’économie circulaire ou l’économie de la ressource peut contribuer à des formes d’agriculture durables et résilientes.

Le projet Résulterre a été présenté le 7 mai dernier par le canton, AgriGenève et l'Office fédéral de l'agriculture. Initié dans le cadre du plan climat cantonal pour promouvoir une agriculture durable, il vise à améliorer la qualité des sols et leur résilience face aux événements climatiques extrêmes tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées aux pratiques agricoles. Mieux encore, il cherche à accroitre la capacité de séquestration du CO2 des sols.

Doté d’une enveloppe de CHF 6 millions, dont 80% couverts par l’Office fédéral de l’agriculture, Résulterre est un projet innovant qui valorise les techniques les plus efficaces pour améliorer rapidement la qualité des sols. Avec le concours d’une quarantaine d’agriculteurs et agricultrices, l’ambition est aussi de séquestrer 15 000 tonnes de dioxyde de carbone d’ici 2030. Quant à la Confédération, outre la question du stockage, elle voit dans le programme un projet pilote pour tester des nouvelles méthodes de rétributions orientées vers des objectifs et non des mesures.

Point de départ : l’agriculture de conservation

En pratique, les solutions mises en œuvre sont connues et liées à l'agriculture de conservation, un ensemble de techniques qui visent une meilleure rentabilité à long terme (en réduisant le besoin en intrants) ainsi que le maintien voire l’amélioration du potentiel agronomique des sols. Dans les faits, l’agriculture de conservation se base sur trois piliers :

  • La suppression du travail du sol en profondeur par la charrue, soit renoncer aux labours.
  • Une couverture permanente du sol par des couverts végétaux, semés entre deux cultures ; ils retiennent l’eau, limitent l’érosion et fertilisent les champs en se décomposant (cycle du carbone).
  • L’amélioration de la rotation des cultures, pour limiter les nuisibles et les interventions phytosanitaires.

La séquestration du carbone par les sols

Sachant que les labours libèrent du CO2 emprisonnés dans les sols, l’arrêt de cette pratique limite les émissions. De même, la couverture permanente permet de stocker du carbone dans les sols, piégé sous forme d’humus, et offre une grande capacité de séquestration du CO2 atmosphérique. En outre, ce carbone emprisonné améliore la qualité des sols, garantit leurs fonctions écosystémiques et renforce leur résilience face aux changements climatiques.

À Genève, un monitoring de la qualité des sols est en place depuis plus de 25 ans : les résultats confirment leur potentiel élevé en matière de stockage de CO2. Dans ce contexte, Résulterre entend consolider et élargir la mise en œuvre de ces mesures. Son objectif : séquestrer 15'000 tonnes de dioxyde de carbone d'ici 2030. Pour y parvenir, 43 exploitations, représentant plus de 2'000 ha de cultures, participent à l’initiative.

Valoriser le travail des agriculteurs et agricultrices

Le projet se distingue aussi par une rémunération aux résultats, selon un barème basé sur trois paliers. Explications : pour assurer un suivi efficace, des indicateurs comme l'évolution de la matière organique du sol ou l'usage des engrais de ferme seront mesurés. La rémunération sera calculée en fonction des performances observées, offrant une incitation claire à l'adoption et au maintien de pratiques durables afin de garantir une gestion efficace des ressources. Toutefois, le fonctionnement du projet offre une liberté de choix des mesures à privilégier sur chaque domaine.

Résulterre sera encadré par un comité de pilotage ainsi qu’un comité technique et scientifique représentés par l'OCAN, l'OCEau, l'OCEV, des partenaires de la vulgarisation agricole dont Agrivulg, de la recherche scientifique et de la gestion d'entreprise.


Informations sur le projet et son avancement


[Interview] Patricia Bidaux, Présidente d’AgriGenève

Quel est l’historique du projet Résulterre ?

Dès les années 2000, des agriculteurs genevois se sont interrogés sur la vie de leur sol, constatant qu’ils devenaient moins fertiles et plus vulnérables aux aléas climatiques tels que l’érosion – par le ruissellement et le vent. La minéralisation de la matière organique engendraient une perte de carbone.

Le second volet démarre en 2010, avec des essais en agriculture de conservation à grand échelle. En quelques années, ils amènent un accroissement de la matière organique dans les sols et une meilleure fertilité. Mais il a fallu attendre 2019 pour qu’une étude menée à l’HEPIA, dans le cadre d’un travail de bachelor, démontre que des parcelles avaient aussi la capacité de re-stocker du carbone. La cerise sur le gâteau ! Partant de cela, les leviers favorisant le stockage du CO2 ont été identifiés. Restait à accompagner les agriculteurs vers des pratiques avec un impact positif sur la captation de ce CO2. Et voilà le projet Résulterre !

Vous avez su convaincre l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG), qui couvrira 80% du budget de l’initiative. Un tour de force ?

Nous avions de solides arguments… Deux éléments ont convaincu l’OFAG. Pour commencer, Résulterre n’est pas un échange de prestations : la rémunération est validée aux résultats. Ensuite, AgriGenève a pu démontrer tout ce qui a été fait et documenté sur les vingt dernières années. N’oublions pas enfin que les surfaces agricoles représentent 46% du territoire cantonal.

D’autres exploitations vont-elles rejoindre Résulterre ?

Sur les 250 exploitations que compte le canton, 43 prennent part à Résulterre. A priori, le projet est au moment où je vous parle, complet. J’en profite pour préciser que l’initiative amène à changer sa philosophie, avant même ses pratiques. Nous pouvons démontrer ce que nos terres agricoles offrent à notre canton. Capter et stocker du CO2, c’est améliorer la qualité du climat pour tous. Peut-être que demain, ce que les agriculteurs mettent en place aujourd’hui fera partie d’un projet pour améliorer les terres urbaines …

Vous êtes vous-même agricultrice à Troinex. Qu’est-ce que cela va changer ? 

Nous pratiquons déjà le non labours et le semis direct, mais nous allons pouvoir aller plus loin avec plus de sérénité : 100% du domaine est inscrit à Résulterre. Lorsque vous passez en agriculture de conservation, vous enregistrez au début une perte de rendement qui est rapidement compensée par la suite. L’initiative permet d’assurer nos arrières et d’investir dans du matériel adéquat pour assurer les rendements. Car notre premier mandat agricole, c’est bien la production de biens alimentaires !

Crédit photo portrait: Ana Lombard Dominguez

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Auteur de la page

Sébastien Bourqui

Genie.ch