La santé dans l’économie circulaire de la construction au Québec et en France

PAR SUZANNE DEHOUX | 03 MARS 2021 | Lire l'article complet sur construction21.org

En amont du colloque Economie Circul'air - la santé dans la boucle qui aura lieu le 24 juin en France, les Défis Bâtiment Santé ont publié un échange entre les experts Suzanne Deoux et Gilles Bernardin, PDG du Regroupement des Récupérateurs et des Recycleurs de Matériaux de Construction et de Démolition (3R MCDQ). Ils offrent à travers ces échanges une vision croisée sur l'enjeu de la santé dans l'économie circulaire en France et au Québec. Voici la première partie de l'interview.

Suzanne DéouxGilles Bernardin, après un parcours professionnel dans la R&D de l’industrie cimentière au Québec, débuté en 1973[1], vous vous êtes impliqué dès 2002 dans l’association 3R MCDQ[2] qui organise chaque année le Congrès Construction Recycle auquel vous m’avez récemment invitée. Nous n’avons pas de structure équivalente en France, pouvez-vous nous expliquer sa vocation ?

Gilles BernardinL’association fête ses 25 ans ! Créée en 1996, à partir d’un constat : au Québec, les matériaux de construction en fin de vie partaient presque tous vers des sites d’enfouissement en fort développement. Il fallait créer un contrepoids pour que les débris de construction puissent être triés et recyclés. Aujourd’hui, le 3R MCDQ réunit 230 membres, essentiellement des centres de tri, quelques entreprises supports, des équipementiers… qui comptabilisent 5 300 personnes salariées. Le Congrès Construction Recycle a été lancé dès le début, en 1997.

Nous nous développons grâce au bouche-à-oreille. Les entreprises intéressées par notre démarche nous appellent. Leur candidature doit être approuvée par le conseil d’administration et les membres doivent respecter notre code éthique.

Suzanne DéouxY-a-t-il des structures identiques à la vôtre dans d’autres pays ?

Gilles Bernardin. En Suisse, l’association ASR Recyclage matériaux construction[3] est très fortement engagée dans le recyclage des matériaux de la construction et l’élimination des polluants dans les règles de l’art.

Diverses initiatives existent aux États-Unis[4] au Canada, mais souvent les associations sont soit liées à une filière particulière, soit elles concernent le recyclage des produits de construction mais ne regroupent pas tous les acteurs depuis l’étape de démolition.

Suzanne Déoux. En France, on nous reproche souvent les lenteurs administratives et des lois parfois complexes à mettre en œuvre… Un Plan national de prévention des déchets a été lancé en 2014 et plusieurs arrêtés fixent progressivement les critères spécifiques à chaque type de déchets En 2018, un arrêté intègre uniquement l’amiante et les polluants organiques persistants dans les critères de réutilisation des matériaux. Cinq textes ont été publiés en 2020, dont l’ordonnance du 29 juillet qui prévoit l’obligation de collecte séparée pour les déchets de construction et de démolition, à savoir les fractions minérales, de bois et de plâtre, à compter du 1er janvier 2025. Elle étend la procédure de sortie du statut de déchet aux projets innovants intégrant des déchets dans leur processus de production et la simplification de cette procédure pour les objets qui sont contrôlés ou réparés pour être réutilisés. La prochaine RE 2020, dont l’un des objectifs est la diminution de l’impact carbone des bâtiments, valorise peu le recyclage des matériaux en fin de vie et en rebours de la Loi économie circulaire votée en 2020.Au Québec, la dynamique réglementaire sert-elle davantage de levier à l’économie circulaire dans le bâtiment ?

Gilles Bernardin. Malheureusement, nous sommes aussi face à des lenteurs administratives qui retardent les bonnes pratiques. Le Ministère ne veut pas bannir l’enfouissement et il commence tout juste de s’interroger sur la mise en place d’une REP[5]. Cela serait un premier pas important, car il permettrait au producteur de se pencher sur les déchets que ses matériaux engendrent et donc de prévoir les budgets pour mettre en place une démarche de recyclage. On peut aussi citer l’absence d’obligation pour les fabricants d’intégrer une proportion de matière recyclée dans leurs nouveaux produits. Au Québec, 500 000 tonnes de panneaux de gypse[6] sont produites chaque année.  Une obligation, ne serait-ce que l’intégration de 10 % de contenu recyclé éviterait 50 000 tonnes de débris enfouis ! Et c’est tout à fait possible, les fabricants pourraient même aller jusqu’à 25 % de gypse recyclé dans leurs panneaux.

Encore un exemple : on observe un déclin du recyclage et de la valorisation du bois. Pourquoi ? Toutes les entreprises qui détiennent des autorisations pour utiliser de la biomasse doivent demander un certificat différent pour le bois de construction. La volonté de simplifier la démarche est dans les tiroirs depuis cinq ou six ans, mais elle n’en sort pas… On a eu le cas d’une fabrique de papier qui utilisait 150 000 tonnes de bois par an. Elle a temporairement fermé. Comme les exigences de qualité pour produire de nouveaux panneaux de bois sont importantes et nécessitent des coûts d’investissement élevés et, que parallèlement, les sites d’enfouissement proposent des tarifs intéressants, les entreprises se tournent naturellement vers cette solution ! D’autant plus que beaucoup d’usines sont vieillissantes et fonctionnent sur des droits acquis. Changer de technique remettrait en cause leurs droits… elles ne prennent pas le risque. Quand dans certains États au sud du Québec, l’enfouissement du bois est interdit, sa valorisation devient évidente et budgétée par les entreprises concernées.

Le dernier exemple que je vais citer est celui sur lequel nous travaillons actuellement. Nous avons sollicité une usine d’enrobés bitumineux pour mener une expérimentation : intégrer les bardeaux d’asphalte[7] dans son procédé de fabrication et mesurer les impacts sur les émissions atmosphériques. Nous avons mis cinq ans pour trouver une entreprise qui accepte de se lancer dans la démarche d’obtention des autorisations nécessaires… Pendant la même période, onze sites d’enfouissement ont obtenu leur autorisation pour utiliser ces bardeaux pour recouvrir leurs décharges. C’est beaucoup plus rapide d’enfouir que d’innover pour recycler la matière ! L’ironie, c’est que pour l’activité d’enfouissement, il faut normalement recouvrir avec un matériau qui a une certaine perméabilité… ce qui est donc un comble puisque la vocation des bardeaux utilisés en toiture est d’être étanche…

 

Suzanne Déoux. En revanche, en France, il faut souligner le bel accompagnement de l’ADEME pour toutes les initiatives qui visent à réduire les impacts sur l’environnement et la santé. Avez-vous l’équivalent ?

Gilles Bernardin. Tout à fait ! Je pense que le fonctionnement de l’ADEME est proche de celui de Recyc-Québec. C’est un organisme paragouvernemental qui relève du Ministère de l’Environnement et nous travaillons étroitement avec eux. Et c’est justement Recyc-Québec qui subventionne le projet d’intégration de bardeau dans la fabrication d’enrobé et accompagne la réalisation de notre expérimentation ! L’usine d’enrobé n’a pas eu à débourser un centime pour cela.

Ensuite, une fois l’expérimentation menée, les usines d’enrobés doivent obtenir un certificat d’autorisation. Elles ne sont qu’un maillon de la chaîne. il faut aussi que la commande publique suive dans les exigences qu’elle impose. La compétitivité économique du matériau avec une fraction recyclée sera posée. Il faudra à nouveau envisager une logique économique de contre-incitation à l’enfouissement, avec un coût élevé pour l’enfouissement des matériaux pour lesquels il existe une autre voie d’utilisation. Mais nous n’y sommes pas !

Suzanne Déoux. Nous sommes dans le cadre des Défis Bâtiment Santé, donc la question se pose forcément : comment maîtrisez-vous le risque d’émissions toxiques lors de la conception de nouveaux enrobés avec des bardeaux d’asphalte récupérés ?

Gilles Bernardin. Quand le bardeau à recycler est mis en contact avec des granulats chauds ou lors de la phase de malaxage avec le bitume chaud, la mise en dépression du système de ventilation réduit les émissions à cette étape. En revanche, sur le chantier, les émissions lors de l’application de l’enrobé sont identiques que le produit soit issu du recyclage ou non.   

Suzanne Déoux. Vous avez aussi commencé à évoquer le recyclage des panneaux de gypse. En France, les déchets de plâtre ne sont pas des déchets inertes. En effet, au contact de matières organiques, le gypse qui est du sulfate de calcium, peut produire de l’hydrogène sulfuré (H2S), responsable d'une odeur d'œuf pourri et d’une toxicité respiratoire élevée. Si la teneur en plâtre des déchets dépasse 10 %, ils doivent être mis en décharge de classe 2, dans des alvéoles séparées. Sur un chantier, les chutes de découpe représentent déjà 10 à 15 % des plaques de plâtre neuves ! Aussi, les industriels français mettent progressivement en œuvre de nouvelles solutions de tri, de collecte et de recyclage des déchets de plâtre. Le contenu recyclé dans les plaques neuves est actuellement de 10 à 30 %. Comment sont traités ces déchets au Québec ?

Gilles Bernardin. Au Québec, les panneaux de gypse représentent environ 15 % des déchets de construction, soit 200 000 tonnes de déchets. Sur les chantiers, les déchets de pose, représentant comme en France, 10 à 15 % des panneaux de gypse, on pourrait commencer le recyclage avec ces 75 000 tonnes de panneaux de gypse. Comme le gypse est fragile et facilement friable, il contamine les autres matières. Pour cette raison, il doit être traité de manière spécifique et trié sur le chantier.

En raison de la problématique de dégagement d’hydrogène sulfuré, les sites d’enfouissement sont prudents. Dans ce contexte, notre association va leur proposer d’aider à structurer la filière de recyclage de gypse en chargeant une pénalité pour les conteneurs dans lesquels il y aura du gypse. S’ils acceptent, ce sera une belle avancée !

Il faut savoir que le gypse est utilisé en agriculture sans qu’il n’y ait besoin d’autorisation. Mais, la réglementation du Québec le considère comme une matière résiduelle. Chaque autre utilisation nécessite une autorisation du Ministère de l’environnement… Pour nous, le gypse est une ressource, mais selon la règlementation du Ministère, c’est un déchet.

Suzanne Déoux. Si le gypse constitue l’âme des panneaux, chaque face est recouverte par une feuille de carton lisse. Le papier des panneaux issus des sites de démolition ou de rénovation peut contenir des contaminants issus du ruban adhésif, des composés des joints entre les panneaux et des peintures, des moisissures et, en cas d’ignifugation, des retardateurs de flamme. Des études ont-elles été réalisées sur les teneurs en contaminants du papier des cloisons sèches ?

Gilles Bernardin. Il faut savoir que le papier et le gypse qui y demeure collé après conditionnement représente environ 10 % du poids du panneau de gypse. Cela représente donc, au Québec, 20 000 tonnes annuelles de papier pour les 200 000 tonnes de déchets de panneaux de gypse. La problématique importante est de séparer le papier du gypse. Nous fonctionnons par compression et broyage pour pouvoir réutiliser le gypse avec un faible taux résiduel de papier. Une des valorisations envisagées pour les résidus de papier de gypse a été la transformation en flocons de papier pour être utilisés comme litière pour les animaux de ferme et absorber l’humidité. Après usage, ils seraient intégrés au fumier et épandus sur les champs agricoles.

En 2019, le Centre d’expertise en analyse environnementale du Québec (CEAEQ)[8] a évalué l’innocuité de cette valorisation sur 18 échantillons de résidus de papier de gypse. Les concentrations en retardateurs de flamme bromés et en métaux extractibles dont le plomb[9] ont été faibles et identiques pour tous les exemplaires. En revanche, la teneur de mercure a été mesurée à des niveaux inattendus dans tous les échantillons.  

Des essais de toxicité ont été effectués sur différents organismes vivants (algues, plantes), mais c’est sur les vers de terre qu’ont été mises en évidence les conséquences d’un taux d’épandage de 1 % des flocons de papier : limitation de leur reproduction et de la croissance des jeunes. Cette valorisation a, pour le moment, été écartée mais d’autres essais seront réalisés cette année.

Fin de la première partie

Échanges du 8 mars 2021
Rédaction et synthèse par Marie Bérenger de Kita Organisation pour Bâtiment Santé Plus

Lire l'article à la sourcre et la suite, sur construction21.org

 


[1] Voir biographie en fin d’interview

[2] https://www.3rmcdq.qc.ca

[3] https://www.arv.ch/fr/

[4] Construction & Demolition Recycling Association, CDRA : https://cdrecycling.org/about/ 

[5] Responsabilité élargie du producteur

[6] Dénomination québecoise pour « plaques de plâtre »

[7] 250 000 tonnes de bardeau d’asphalte (shingles) sont mises en déchets chaque année au Québec

[8] CEAEQ. Évaluation du potentiel de danger de résidus de papier de gypse, potentiellement valorisé comme matériel de litière animale. 2019.

[9] Au Québec, les peintures au plomb sont interdites depuis 1990. En France, l’utilisation du carbonate de plomb (céruse) dans la peinture a été interdite en 1948. Interdiction du sulfate de plomb dans toute peinture en 1993 et des pigments à base de chromates de plomb en 2015. Peintures au minium de plomb encore sur le marché.

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  • Emilie Chiasson

    Conseillère en communication - Économie circulaire

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